Deux courbes et une frontière : le casse-tête du gouvernement Trudeau

Que fera le fédéral avec la frontière si la situation se stabilise au Canada, mais continue de se détériorer aux États-Unis ?

Depuis l’apparition de la pandémie au Canada, de nombreux sondages nous indiquent que les Québécois sont quasi unanimement satisfaits de la gestion de crise du gouvernement Legault. En effet, à la mi-mars, la maison de sondage Léger mesurait un taux de satisfaction de 85 % à l’endroit du gouvernement caquiste. La semaine dernière, les canadiennes Angus Reid (93 %) et EKOS (95 %) ont également mesuré des taux extrêmement élevés de satisfaction envers François Legault et son équipe.

Depuis le début du mois, les conférences de presse quotidiennes de François Legault et du Dr Horacio Arruda reçoivent des approbations de tous horizons (y compris de la part de la presse anglophone). Le ton calme et rassurant du premier ministre démontre qu’il y a un capitaine sur le navire. Les explications claires et souvent colorées du Dr Arruda nous aident à comprendre l’importance des mesures actuelles de confinement. Au point de vue des relations publiques, le gouvernement québécois fait passer son message avec brio et la situation semble bien en main.

Néanmoins, au moment d’écrire ces lignes, le Canada comptait environ 7 300 infections confirmées au coronavirus, dont un peu moins de la moitié (3 420 cas) au Québec. Évidemment, nous devons être prudents avec de tels chiffres, car le nombre d’infections d’une province ou d’un pays est intimement lié au nombre de tests effectués. Cependant, le premier ministre Legault a affirmé dimanche que le Québec avait réalisé 60 000 tests à ce jour, alors que l’Alberta, dont la population est la moitié de celle du Québec, aurait fait passer 45 000 tests. Il demeure donc étonnant de constater que le Québec, avec 24 % de la population canadienne, compte plus de 45 % des infections au pays, et ce, même en ayant effectué moins de tests par personne que d’autres provinces canadiennes.

Il est certainement trop tôt pour établir les raisons de ce nombre élevé d’infections au Québec, mais il serait naturel de souligner d’emblée que le Québec partage une frontière avec plusieurs États américains, dont celui de New York (population de 19,5 millions d’habitants et l’épicentre actuel de l’épidémie aux États-Unis), alors que l’Alberta n’est voisine que d’un seul État américain, soit le Montana (population d’environ 1 million d’habitants et seulement 154 infections confirmées, selon les chiffres de l’Université Johns Hopkins).

Comme le mentionne cette chronique de Jonathan Montpetit de la CBC, il est primordial de ne pas seulement regarder le nombre brut d’infections, mais aussi de mesurer la croissance des chiffres de jour en jour. Pour l’instant, nous n’avons pas encore observé de « point d’inflexion » dans la courbe — ce qui indiquerait que la propagation du virus aurait été ralentie par les mesures de confinement imposées par le gouvernement il y a deux semaines. Toutefois, la réaction actuelle des Québécois envers ces mesures nous permet d’être prudemment optimistes.

Mais en comparant notre situation à celle de nos voisins au sud de la frontière, beaucoup de Québécois pourront avant tout ressentir à la fois un grand soulagement (quand on se compare…) et un certain effroi : c’est présentement aux États-Unis qu’on observe la progression la plus élevée du nombre d’infections sur la planète, avec une croissance d’approximativement 36 % par jour. Le nombre de cas aux États-Unis a ainsi décuplé en une semaine (10 000 infections confirmées le 20 mars et plus de 100 000 le 27 mars). En théorie, cette courbe devrait continuer de croître au même rythme dans les jours à venir, à moins que le nombre de tests à y être effectués n’atteigne un certain plateau (il n’y a eu qu’environ 100 000 nouveaux tests réalisés chaque jour depuis jeudi dernier aux États-Unis).

Au cours de la première moitié du mois de mars, les États-Unis et le Canada suivaient une croissance par personne plutôt similaire et ce, même si le Canada testait davantage de personnes, toutes proportions gardées, que les Américains.

Sans tomber dans l’hyperbole, on peut dire que le gouvernement canadien devra probablement affronter un des plus importants défis de son histoire dans les prochaines semaines : que fera le fédéral avec la frontière canado-américaine si la situation se stabilise au Canada, mais continue de se détériorer aux États-Unis ? Le président Trump a répété son désir de voir son pays « rouvrir » le plus tôt possible, mais il est absolument impensable d’un point de vue scientifique (et politique !) que le gouvernement fédéral rouvre sa frontière de sitôt, même avec son plus important partenaire économique.

Nous ne sommes qu’au début de cette grande mésaventure. Soyons vigilants et aidons-nous les uns les autres. L’autre possibilité est… impensable.